La femme au temps des cathédrales, Régine Pernoud

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9782253030348-T
Un vrai trésor ce livre, quelle découverte. Je dois une fidèle chandelle à Alain Finkielkraut et son émission, Répliques, qui me l’a fait découvrir.
C’est un livre qui fait état des lieux et des temps -le Moyen-Âge en temps pré-Carolingien, féodal, et médiéval- par rapport au statut de la femme.
N’en déplaise aux anti-cléricaux (moi le premier), cette période ne peut être conçue en dehors de la chrétienté médiévale. Une chrétienté qui n’a de rapport avec la notre qu’en ce qui concerne la théologie. La métamorphose que fera la chrétienté sur ce monde du 10ème au 13ème siècle, se fait sentir dans le vécu, dans le quotidien.

Dans la première partie du livre, Avant le temps des cathédrales, Régine Pernoud nous rappelle que les premiers à avoir reçu le message des Évangiles, étaient les femmes, qui se voyaient libérées par la Bonne Nouvelle. Elle nous livre un schéma de ce qu’était la vie des femmes sous l’empire romain et se réfère aux juristes et aux historiens du droit. Sa position est d’emblée très claire envers le droit romain. Bien que tant admiré à partir du 13ème siècle et surtout depuis le 17ème siècle, pour Régine Pernoud, le droit Romain est profondément anti-féministe, au sens classique du terme. Il sera plus tard adopté par le code Napoléon au 19ème siècle.
Pour résumer, elle cite Robert Villers: “À Rome, la femme, sans exagération ni paradoxe, n’était pas sujet de droit… Sa condition personnelle, les rapports de la femme avec ses parents ou avec son mari sont de la compétence de la domus dont le père, le beau-père ou le mari sont les chefs tout-puissants… La femme est uniquement un objet.” Bien de détails et de citations seront ajoutés pour éclaircir ce que sera plus tard l’évolution du statut de la femme sous l’Empire et sous le Bas-Empire, reste que la femme, pas plus que l’esclave, n’existe pas par rapport au droit romain.

La transformation qui sera faite plus tard du temps des Pères de l’Église (par rapport à la société citadine) n’est possible qu’à cause des Évangiles qui énoncent l’égalité foncière entre hommes et femmes et condamnent la répudiation autant que l’adultère. Citant le Petit Larousse (Je dois rappeler que les citations du livres sont toutes antérieures à 1985), elle relève quelque 21 noms de femmes des 2ème et 3ème siècles (contre 4 noms d’hommes); Parmi les 21 femmes, 19 sont des saintes: Blandine de Lyon, une esclave martyre de l’Église, Agnès, Cécile ou Lucie des contestataires dans leur monde qui refusaient l’époux que leur père leur destinait.
Régine Pernoud prétend que ces femmes (ou plutôt les femmes) ont vite compris le message des évangiles et se voyaient les récipients d’une liberté de choix qu’aucun droit législatif ne leurs accordait.

C’est une longue introduction mais qui donne une idée précise du contenu des parties suivantes. Et l’auteur de prolonger cette idée de l’adoption de la chrétienté par les femmes pour montrer à combien de femmes l’on doit la “conversion” des états Européens au christianisme, La France avec Clotilde, L’Ukraine avec Olga, L’Italie (plus précisément l’Italie du Nord) avec Théodelinde, Tolède (Espagne) avec Théodosia, l’Angleterre avec Berthe de Kent. Toutes ces femmes ont réussi à faire baptiser leur époux-roi. Cela donne une idée au changement du statut judiciaire de la femme suite au déclin de l’empire romain.
On est toujours avant le temps des cathédrales. Régine Pernoud dresse dans cette partie le portrait de la religieuse qui va avoir une influence sur l’urbanisme du Moyen-Âge à travers l’expansion des abbayes surtout en France, mais aussi en Angleterre, l’Irlande, l’Espagne et l’Italie mais aussi sur la littérature du Moyen-Âge avec l’apparition de la littérature courtoise. Entendons-nous bien, les abbayes n’ont rien à voir avec les couvents de notre temps; jusqu’au 13ème siècles, certaines de ces abbayes hébergeront un nombre considérable de moines et moniales allant jusqu’à presque 3,000 dans le cas de Fontevraud. Ce qui m’a absolument surpris c’est que ces abbayes étaient la demeures de femmes et d’hommes, de femme nobles, paysannes ou même prostituées et étaient sous la direction d’une abbesse! Véritables cruches de travail, d’échange commercial avec le monde extérieur (qui, en certains pays ne pesait pas grande chose par rapport a l’étendue de certaines abbayes), de trésors de documents, de livres, oeuvres le plus souvent des copistes. Les archives de ces abbayes font fréquemment l’objet des études des médiévistes.

J’ai expressément mis un point d’exclamation devant abbesse pour ouvrir cette parenthèse et se demander combien des Fortune 500 compagnies ou de celles du CAC40 sont aujourd’hui dirigées par des femmes? En Allemagne (et presque partout dans le monde occidental) on se bat toujours pour des quotas de femmes au sein de la direction des entreprises et j’entends dire, par des féministes, que seuls les quotas parviendront à établir l’équité homme-femme au sein des entreprises!
Il me semble que ce qui était évident au temps du Moyen-Âge par rapport au statut et à la condition féminine ne l’était plus qu’avec le combat de l’émancipation des femmes du 20ème siècle. Dans le chapitre 8 intitulé “La Femme et l’Activité Économique” plusieurs documents, dont la fameuse investigation commandé par Saint Louis, attestent des professions occupés par les femmes. Là aussi, on est loin des professions respectables que pouvaient exercer les femmes au 19ème siècle par exemple (et même -j’ajoute- de nos jours, au Liban où l’on peine à convaincre les filles de s’essayer à des études techniques). Régine Pernoud nous livre une liste de professions parmi lesquelles: coiffeuses, barbières, boulangères, médecins, poissonnières, etc… On est bien sur dans un monde très rural.

Hormis l’influence chrétienne, le livre ne nous offre pas autre raison, autre explication historique pour que la femme au moyen-âge puisse jouir  d’une telle émancipation. Régine Pernoud fait une référence hâtive au droit franc qui était, dit-elle, plus indulgent avec la femme que le droit germanique ou romain. On peut aussi, à travers ce livre, extraire cette absence du temporel de l’Église. Par exemple, en ce qui concerne le mariage au moyen-âge, le prêtre était plutôt témoin de l’échange des voeux entre époux et épouse et non pas celui qui mariait (qui a écho avec le mariage civil de nos jours). Bien sûr l’Église était impliquée dans le politique (croisades, excommunions des nobles adultères ou des mariages nobles illicites ou incestueux, etc…) mais on est loin du temps des Borgias et des alliances politiques.
Elle nous donne plutôt une idée de ce qui va changer par rapport au statut des femmes dès le 14ème siècle: on assistera à une renaissance du droit romain, et à une résurgence de la pensée aristotélicienne, surtout à l’Université de Paris, et qui n’était guère favorable aux femmes. Un autre coup sera porté par Thomas d’Aquin qui intègre la pensée d’Aristote à la Révélation, et qui tient pour certaine la supériorité de l’homme sur la femme.

Je n’ai fait que couvrir un dixième du contenu de ce livre, qui a bouleversée ma pensée par rapport à l’émancipation de la femme. Bien que pas très épais, (380 pages) ce livre est foisonnant et riche en détails sur l’activité politique, littéraire, économique et civile de la femme au temps des cathédrales.

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